• Ntite Mukendi Aubert Kizito

  • Lovanium, campus en ruines à l’image d’un pays déliquescent. A l’université de Kinshasa, les étudiants vivent de débrouille dans des locaux délabrés.

    6 octobre 1998 | Presse
  • Par Jean HATZFELD - Libération

    Kinshasa, envoyé spécial.

    C'était en mars 1954 à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), Papa Wendo triomphait au Congo Bar avec la chanson Marie-Louisa. Le premier passager noir descendait la passerelle d'un DC3 à l'aéroport en provenance de Lubumbashi. Il portait une chemise blanche, une cravate noire, un pantalon gris, il était le premier étudiant noir en mathématiques du Congo belge. Il s'appelle Aubert Mukendi et raconte: «L'université de Louvain venait d'ouvrir le campus de Lovanium dans la capitale. Elle avait demandé aux régions d'envoyer leur meilleur élève. Je terminais mes humanités à l'institut Saint-Boniface. Mon père était le premier "évolué de Lubumbashi, il parlait même un peu français, j'avais donc acquis un petit avantage et j'ai représenté le Katanga.» Il rejoignait 32 étudiants, parmi lesquels Etienne Tshisekedi, le charismatique leader de l'opposition, et d'autres futures personnalités zaïroises.

    De la ville, une piste de terre montait au campus de Lovanium, où les bâtiments de l'école et du couchage, voisinant autour d'une pelouse, étaient entourés des maisons des professeurs belges. «L'université avait loué une quinzaine de vélos. Pour aller rigoler à la Cité (les quartiers africains), nous déambulions par deux à califourchon.» Aujourd'hui, un cycliste se tuerait dans la descente de Lovanium, défoncée, inondée, encombrée durant l'année de 15000 étudiants transpirant dans la moiteur et la poussière. Brillant élève, «sauf en dessin industriel, à cause des gros doigts sur le papier», Aubert Mukendi se remémore aussi d'anciens tracas pendant les cours d'introduction à la civilisation dispensés par les AFI (auxiliaires féminines internationales). «Le plus pénible était de passer de la cuisine africaine à la cuisine européenne. Mozart, ça allait, mais les frites passaient mal.»

    Honteux bidonville. Quarante-cinq ans plus tard, ce campus en ruines illustre, autant que l'abandon des salles de concerts des quartiers populaires, l'inexorable et désespérante destruction du pays. En ce début septembre, au troisième étage de la résidence universitaire, huit étudiants assis par terre se partagent une bassine de chikwanga au pili dans une chambre sans eau ni vitres. Ils ne quittent pas la chambre durant l'été de crainte de ne pas la retrouver à la rentrée. Elysée, étudiante en troisième année de chimie, rit et dit: «Le plus difficile pour nous est de chaparder des os de chèvre aux commerçants du campus pour "goûter le manioc.» Si un doctorat consacrait l'héroïsme et la ténacité, les étudiants kinois obtiendraient sans exception la mention très bien. Dans des bâtiments lézardés, empuantis par des toilettes bouchées, à travers des couloirs trempés, près d'une ruine de bibliothèque, ils s'entassent parfois un étage au-dessus de la salle de classe pour écouter le professeur à travers des orifices percés dans le plafond. Elysée résume l'endroit: «Lovanium est le bidonville le plus honteux du Congo.» En 1960, Aubert Mukendi s'envole vers Louvain, Papa Wendo triomphe au Vis-à-Vis en chantant Albertine. Il raconte: «Fiston, je me débrouillais déjà avec la musique. A l'époque de l'homme belge, l'artiste ne gagnait pas. Mais il mangeait bien, il portait bien, il ambiançait très bien dans tous les quartiers. Les grands dérangements ont couru derrière Mobutu.» En juillet de cette année de l'indépendance, la colonie belge fuit Léopoldville en émeute. Sur le campus de Lovanium, protégé par des milices, les professeurs belges poursuivent les cours. Mukendi revient à Kinshasa indépendant, hérite de trois ministères et enseigne à son tour à Lovanium. Pour lui, l'effondrement de l'université coïncide avec celui du Zaïre. «Les facultés ont accueilli la première génération d'élèves traumatisés par les bouleversements de l'indépendance. Puis, sur ordre de Mobutu, les ministères et les administrations envoyaient des listes d'étudiants qui devaient obtenir leur diplôme.» Beaucoup de professeurs quittent alors le campus. En pleine «zaïrisation» du pays, Mobutu supprime net le budget de l'Education nationale. «La république Mobutu était celle du diamant. Il "trouait ce qui ne rapportait pas d'argent. Il n'a plus rien envoyé à l'école, il n'y a même pas envoyé ses enfants.»

    Depuis les années 70, aucun livre, aucune carte ou ampoule électrique n'est plus fourni à Lovanium, dont les murs se fissurent et les laboratoires sont pillés. En 1998, un an de scolarité primaire coûte 300 dollars, un an de scolarité universitaire 700 dollars. «Les enfants de familles riches vont en Europe, ceux de familles modestes renoncent, les autres se débrouillent pour aider les professeurs», raconte Noël Musangu, un professeur de géographie qui porte une cravate sur un col blanc élimé.

    «Petits quelque chose». Actuellement, le salaire mensuel d'un maître de conférence s'élève à 100 dollars: le prix du transport en taxi collectif. Noël Musangu est agrégé de la faculté de Grenoble. Il explique: «J'ai le choix entre gratter le diamant dans le Shaba pendant les vacances ou accepter les petits quelque chose des étudiants. La vie est très grave pour nous. Il est impossible de refuser une bonne note à celui qui vous apporte un kadhafi (un bidon, ndlr) de carburant ou un sac de riz.»

    Au milieu des années 70, Mohammed Ali triomphe au stade de Kinshasa, la musique zaïroise explose en Afrique et dans le monde. Kin «ambiance» toutes les nuits, danse «chaud chaud» jusqu'à l'aube" Papa Wendo conteste ces souvenirs exotiques. «C'était l'ambiance-dollar. Ça chauffait terrible dans les grands hôtels, dans les dancings des Blancs. Des musiciens très célèbres roulaient en Mercedes climatisées. Mais l'ambiance s'est bloquée dans les quartiers. C'était une époque très méchante pour les chanteurs compositeurs du peuple. Beaucoup sont tombés par terre à côté de moi.» Le Congo Bar se reconvertit en église pentecôtiste, le Makole est détruit, le Vis-à-Vis ferme. Les grands dancings populaires disparaissent tandis que fleurissent les bars à filles et les boîtes de négociants, de notables et d'expatriés. «L'artiste ne savait plus balader les dames. Elles se contentaient de chauffer et de danser aux terrasses avec des radiocassette crasseuses. Depuis la malédiction Mobutu, le Congo a le coeur dur même pour la musique», explique Papa Wendo.

    Modeste allocation. Depuis son premier concert, en 1945, des générations de Kinois ont chantonné en lingala les refrains d'Antoine Papa Wendo. L'artiste, que tout le monde salue dans la Cité, vit avec dignité dans une masure de la commune de Barumbu. Il est parfois invité à la radio, prépare une rentrée à la salle Mugundita. L'administration Kabila, pour laquelle il a composé une chanson sur le nouveau franc congolais, lui donne une modeste allocation d'artiste, catégorie 2, degré 1.

    Dans sa chambre de la résidence universitaire, Elysée partage un polycopié froissé de chimie avec une dizaine d'étudiants. «Par chance, notre professeur ne boit pas de Primus quand il rédige son cours.» Elle dit encore: «C'est foutu moulu pour les étudiants congolais. Nous sommes complètement low bat (batteries à plat, ndlr), mais nous continuons, parce que nous ne savons rien faire d'autre.». 

    Jean HATZFELD