• Ntite Mukendi Aubert Kizito

  • Au nouveau Congo, les cent jours du pouvoir éclaté de Kabila

    26 août 1997 | Presse
  • Par Stephen Smith - Libération

    Radioscopie du régime du tombeur de Mobutu.

    Kinshasa envoyé spécial

    La dernière danse en vogue à Kinshasa, d'un genre assez frénétique, s'appelle le dombolo. Un ambassadeur africain sur place a recours à cette image pour décrire la position, plutôt inconfortable, de Laurent-Désiré Kabila, le tombeur du maréchal Mobutu. «Kabila, c'est comme un homme qui danse le dombolo sur l'eau, dit-il. Il saute d'une planche pourrie à l'autre, le plus vite possible, parce qu'aucune d'entre elles n'est assez forte pour le porter.» Cent jours après son investiture, le président de la nouvelle République démocratique du Congo n'a pas encore assis son pouvoir. Sinon sur les baïonnettes de ses alliés rwandais et entre les chaises de diverses factions politico-ethniques qui, en l'absence de cette présence militaire étrangère, se seraient déjà entre-déchirées.

    Plusieurs armées Le premier clivage, et de loin le plus important, sépare les civils des militaires. Monde à l'envers, ceux-ci commandent, ceux-là obéissent. Comme du temps du maréchal-président, il n'y a pas une armée, mais plusieurs: les unités de combat tutsies, les janissaires congolais que celles-ci ont recrutés lors de leur marche sur Kinshasa et, enfin, les soldats katangais, «ex-gendarmes» et nouvelles recrues confondus. Seules soudées à l'épreuve du feu, bien que la «libération» fût largement une guerre virtuelle entre des rebelles avançant et des garnisons fuyant le combat en pillant, les unités tutsies se structurent autour de compagnies régulières de l'Armée populaire rwandaise (APR). L'importance numérique de celles-ci est controversée mais, le 27 juillet, «abordant des sujets tabous tels que l'apport des Rwandais au sein des citoyens congolais en uniforme», comme l'a rapporté l'Agence congolaise de presse (ACP), Kabila a lui-même parlé de 3000 soldats rwandais. C'était sans compter les troupes rwandaises et ougandaises, qui continuent à pacifier leur glacis dans l'est de l'ex-Zaïre...

    Il n'y a pas une ville qui n'ait son contingent rwandais d'occupation. Cependant, quand bien même on y ajouterait les Kadogo ­ les «petits hommes» ou enfants-soldats ­ recrutés chemin faisant, celui-ci est presque toujours minoritaire par rapport aux troupes katangaises, originaires de la province natale de Kabila. Les deux armées se regardent en chiens de faïence, ne logent pas dans les mêmes camps et, parfois, règlent leurs comptes au moyen de fusillades. La dichotomie de commandement se répercute jusqu'au plus haut niveau. Le général Anselme Ningada Masasu, cofondateur du mouvement rebelle de Kabila, a été nommé chef d'état-major, mais n'exerce aucune autorité sur les troupes rwandaises qui relèvent de sa doublure, le «commandant» James Kabari. Ce dernier ne répond qu'aux ordres de Paul Kagame, l'homme fort à Kigali.

    «De l'armée mono-ethnique de Mobutu, on est passé à plusieurs armées mono-ethniques rivales, elles aussi impayées et abandonnées au racket», constate un homme d'affaires, selon lequel «on ne peut plus faire descendre un bateau de marchandises de Kisangani à Kinshasa, à moins d'accepter d'y arriver en slip.» Le problème risque de s'aggraver, puisque la «rééducation» des soldats des ex-Forces armées zaïroises (FAZ) vient de prendre fin. 40000 d'entre eux ont été envoyés au camp de Kitona, à 600 km de Kinshasa. Après des séances de «désenvoûtement du passé», qui consistaient à ressasser des platitudes sur «l'amour du travail bien fait» et «le soldat au service du peuple», ces hommes, munis d'un nouvel uniforme sans grade, regagnent leurs casernes. «On ne sait pas ce qu'on va devenir», dit l'un d'eux, craignant que «seuls les swahiliphones de l'est aient une chance d'accéder aux postes de commande» et que les lingalaphones ­ parlant la langue véhiculaire sur le fleuve Congo ­ soient réduits à une figuration subalterne dans la future armée que Kabila voudrait forte de 600000 hommes, dix fois les effectifs de tous les corps armés de Mobutu.

    Clivage politico-ethnique Le second clivage du nouveau pouvoir est d'ordre politico-ethnique et peut être schématisé par le triptyque Tutsis-Katangais-Kasaïens. En contraste accusé avec leur prééminence militaire, l'influence politique des Tutsis n'a cessé de s'amenuiser depuis la victoire du 17 mai. Les intérêts des Rwandais et des Tutsis congolais étant loin de toujours coïncider, Kigali n'appuie pas systématiquement tout Tutsi bien placé à Kinshasa. Plusieurs d'entre eux ont, au contraire, perdu de leur pouvoir. C'est le cas de Déogratias Bugera, le secrétaire général de l'AFDL. Son discours sur les «masses paysannes» et la nécessaire «reconversion des mentalités» n'a pas de relais et paraît incongru dans la jungle urbaine d'une capitale qui compte cinq millions d'habitants. Frappé d'éloignement, le secrétaire général de la présidence, Moïse Nyarugabo, vient d'être muté à l'Office des biens mal acquis, le guichet de recouvrement des richesses détournées sous l'ancien régime. A ce poste, important mais loin du centre des décisions, il pourra élucider, par exemple, dans quelles conditions son collègue tutsi à la tête du ministère des Affaires étrangères, Bizima Karaha, a «hérité» de la voiture de Monga Atundu, ancien PDG du trust minier GecaMines, conseiller et ministre de Mobutu" Kabila reste bien «entouré» de Tutsis. Sa secrétaire particulière, Régine Kambali, est la gardienne du temple, protégé par une sécurité rapprochée au sein de laquelle les Tutsis sont majoritaires aux côtés de quelques Erythréens et Tanzaniens. Phénomène de cour autant que métrique de puissance, l'accès direct au Président ne peut cependant être refusé aux «amis d'enfance» de Kabila, des Katangais comme lui qu'on surnomme déjà les «nouveaux Ngbandis», du nom de l'ethnie de Mobutu jouissant de tous les privilèges à la fin de son règne. A ce premier cercle du pouvoir appartiennent Etienne Mbaya, longtemps exilé en Allemagne et aujourd'hui ministre de la Reconstruction et de la Planification des urgences, chargé du délicat dossier des réfugiés hutus, ainsi que Gaëtan Kakudji, un neveu de Kabila que ce dernier a nommé gouverneur de la riche province minière du Katanga, ou Célestin Luanghi, ministre de la Justice et repris de justice en France et en Belgique pour trafic de compteurs électriques, trafic de fausse monnaie, émission de faux billets d'avion et usage frauduleux de cartes de crédit.

    Le retour des grands exilés L'homme du Kasaï qui monte est Pierre-Victor Mpoyo. Ministre de l'Economie, c'est lui qui a été envoyé par Kabila ­ qu'il est le seul à tutoyer en public ­ en mission spéciale à Paris, fin juillet. Bien introduit, Mpoyo, qui possède une résidence dans le sud de la France, devait y renouer les fils du dialogue. Il vient de se rendre comme émissaire au Nigéria. Dans le dispositif de Kabila, cet homme fortuné, bien «branché» aussi à Kigali, joue le rôle du pivot, alors que le directeur de cabinet du Président, le sexagénaire Aubert Mukendi, en est la cheville ouvrière. Kasaïen, militant de la première heure de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), la principale formation de l'opposition intérieure, ce dernier a été affreusement torturé en 1991 par les sbires de Mobutu. Il exerce un droit de regard sur tous les dossiers. De facto, il fait fonction de Premier ministre.

    Issu des rangs de l'opposition intérieure, Mukendi, qui a adhéré au Parti de la révolution populaire (PRP) de Kabila en 1993, est aussi un des grands exilés. Ils sont nombreux au sein du nouveau régime à avoir passé des décennies à l'étranger, à commencer par Kabila. Leur culture politique est sensiblement différente de celle des «dribbleurs» de Kinshasa. Astrophysicien de formation, Mukendi, marié à une Belge, a enseigné en France dans les années 70, où ses enfants sont nés. Déjà mentionnés, Pierre-Victor Mpoyo et Etienne Mbaya ont, respectivement, réussi dans les affaires pétrolières ­ en collaboration avec Elf ­ au Nigéria et enseigné comme professeur de droit dans une université à Cologne. Le ministre de l'Information et porte-parole du gouvernement, Raphaël Nghenda, a passé douze ans en France, puis seize en Belgique. L'itinéraire du chef des «services», Paul Kabongo, est romanesque: parti à l'école des Komsomol à Moscou dans les années 60, il s'en va à Berlin-Est, passe par Paris, puis quinze années dans l'Algérie de Boumediene, avant de s'installer à Fuenlabrada, une cité dortoir madrilène, où il a tenu pendant douze ans un bar, le Congo River" Parrains étrangers Tous ne sont pas des «grands» exilés. Les autres sont surnommés des «occasions», l'appellation à Kinshasa des guimbardes de seconde main importées, qui tombent souvent en panne. Ils ne font pas toujours le poids, sinon comme «ambassadeurs» de leur ancien pays hôte. A ce titre, un autre clivage pourrait cataloguer les nouveaux dirigeants en lobby «proaméricain», «prosudafricain», «probelge» et, pas le moindre même si le label n'est pour le moment pas revendiqué, «profrançais». Pour le chef de la diplomatie, Bizima Karaha, un ancien étudiant de médecine en Afrique du Sud âgé de 29 ans, c'est une source inépuisable d'avanies: Mpoyo et Mukendi s'occupent de la France, Mbaya et le commandant Olenga de la RFA, Kakudji de la Belgique, Kabongo de l'Espagne et de l'Algérie, et toute une brochette de jeunes ministres, ex-membres sur l'Internet de l'Anacoza (All North America Conference on Zaïre ), des Etats-Unis.

    Avec ses allégeances d'ordre politique, ethnique et biographique, avec des clivages aussi nombreux que le sont ses «parrains» extérieurs, la nouvelle classe dirigeante ne peut être analysée en fonction d'une seule grille de lecture. Empiriquement, l'orientation la plus simple dans la galaxie du «pouvoir Kabila» partirait des numéros de téléphones cellulaires qui ont été distribués à l'entrée victorieuse dans Kinshasa. Sur les premiers vingt postes, du 8802000 de Kabila au 8802020 de son chef de protocole, Saïdi Mwepu, on trouve dans l'ordre trois Tutsis ­ la secrétaire particulière, Déogratias Bugera, Moïse Nyarugabo ­, puis deux conseillers katangais et, enfin, toute une litanie de «commandants» sans nom de famille ­ James, Ignace, Bosco, Jonathan... ­ qu'on peut présumer Rwandais. Cependant, après cent jours, cet ordre a déjà été bouleversé. Des Tutsis politiques ont été marginalisés, des Katangais de la «famille» de Kabila sont montés en force, concurrencés par des Kasaïens qui remontent leur handicap grâce à une meilleure connaissance du turf local. Reste, incontestable, le règne occulte des «commandants». Il ne prendra fin qu'avec l'accord de Kigali.

    Stephen Smith