• Ntite Mukendi Aubert Kizito

  • L’interview de l’ancien commissaire général Aubert Mukendi

    13 juin 2010 | Presse
  • Par Claude Kangudie - Mbokamosika

    Nous allons aborder les sujets de l'histoire de notre pays. L'histoire de ces 50 dernières années. Un peuple sans histoire est un peuple mort dit-on. Certains trouveront un complément à ce qu'ils savent déjà. D'autres découvriront de nouvelles choses. Monsieur Aubert Mukendi est l'un des acteurs de l'histoire politique de notre pays depuis l'indépendance. A ce titre, il a vécu certains faits. Il a participé à d'autres. Certains événements auxquels il a participé ont changé notre devenir. Lisons-le dans l'esprit « mbokatiste ».

    Initiales: CK= Claude Kangudie

    AMK= Aubert Mukendi Kizito

    Présentation

    CK: Monsieur, pouvez-vous vous présenter ?

    AMK: Je vous remercie pour cette occasion que vous me donnez de m'exprimer dans votre blog. Voici mon identité:

    Je m'appelle Mukendi Ntite Kizito Aubert. Mes parents sont:

     Père: Kanyinda François.

    Mère: Masengu Cécilia.

    Je suis né à Mikalayi en 1927.

    Pour ce qui est de mes études:

    • Les études primaires et sécondaires, je les ai faites à Elisabeth-ville (Lubumbashi) à St Boniface.

    • Pour ce qui des études supérieures, après Elisabeth-ville, je me suis retrouvé à Formulac Kalenda où j'ai fait les études d'assistant médical.

    • En 1954, je me suis retrouvé à Lovanium (Kimuenza), à Léopold-ville. J'étais de la première promotion de la faculté mathématique-physique et chimie. J'ai obtenu une licence en science de l'université Lovanium.

    • En 1959, je suis parti à Louvain en Belgique, à la faculté de mathématique et astrophysique.

    • J'ai fini à l'université de Liège où j'ai obtenu ma licence en mathématique, physique et astronomie.

     

     Les années 1960-1970 vues avec Mukendi Aubert

     CK: Vous étiez étudiant à Louvain. Comment et pourquoi êtes-vous passé de Louvain à Liège ?

     AMK: J'avais un objectif. C'était celui de finir mes études et de rentrer au Congo pour enseigner à l'université Lovanium. Je fis part de ce projet à certains de mes professeurs belges. Ceux-ci me firent comprendre que jamais un noir ou un Congolais ne sera professeur à Lovanium. Alors je compris que je perdais mon temps. C'est ainsi qu'à la fin de ma première année de candidature, j'avais pris la décision de rentrer au pays.

     CK: Mais c'est plutôt à Liège qu'on vous retrouve...

     AMK: Oui. La raison est la suivante. Quand je suis arrivé à Bruxelles, j'ai fait la connaissance de monsieur Posho Joseph qui étudiait à Liège. J'ai aussi fait connaissance de Jonas Mukamba et de Joseph Désiré Mobutu. Je leur ai expliqué pourquoi j'avais décidé de retourner au pays. Alors, ils me conseillèrent de ne pas me décourager. Si je rentrais avec ce niveau, c'était pour être un petit fonctionnaire servile des Belges. C'est ainsi que Posho Joseph me demanda d'aller continuer mes études à Liège où lui même était étudiant. Il me dit que la mentalité était autre là bas par rapport aux noirs congolais qu'à Louvain. C'est ainsi que je me suis retrouvé à Liège.

     CK: Quand vous avez terminé vos études, vous êtes, donc, rentré au pays ?

     AMK: A la fin de mes études, il y a eu monseigneur Gillon qui est venu me voir. Il voulait savoir ce que je comptais faire. Je lui ai dit que j'allais partir aux Etats-Unis. Je voulais faire carrière à la Nasa. Les Américains venaient d'échouer dans le lancement de leur fusée qui devait concurrencer les Soviétiques avec Youri Gagarine. Et moi, je m'étais dit qu'il y avait là une opportunité de carrière de haut niveau. C'est lui, monseigneur Gillon, qui m'expliqua qu'il avait besoin de moi pour l'université Lovanium. Ironie du sort, alors que ses compatriotes de Louvain avaient tout fait pour me dissuader de devenir professeur à Lovanium. C'est ainsi que je suis rentré à Léopold-ville pour être professeur à la faculté de sciences à l'université Lovanium. Nous sommes en 1960.

     CK: Comment avez-vous fait connaissance avec Lumumba ?

     AMK: Quand j'ai fini à Liège, je suis parti à Londres pour préparer mon voyage aux USA. Nos leaders politiques sont arrivés à Bruxelles pour les négociations de l'indépendance à la Table Ronde. Pendant que j'étais à Londres, j'ai reçu une convocation urgente du Foreign Office. Je ne comprenais pas pourquoi les Anglais voulaient me voir avec priorité et...considération. Quand je suis arrivé à leur ministère des Affaires Etrangères, ils m'ont montré la lettre que Patrice m'avait envoyée. Il voulait me voir. C'est ainsi qu'on s'est connu. Il avait une mission à me confier. Sa demande était simple. Il m'avait chargé de dissuader Albert Kalonji de ne pas entrer en rébellion et de faire sécession. Mais à ce moment là, quand je suis arrivé à Bruxelles, Kalonji était déjà rentré au pays.

     CK: Y avait-il une raison pour qu'il vous confie cette mission à vous ? Et pas à un autre ?

     AMK: Oui. Patrice savait très bien que mon père était très amis avec Albert Kalonji. J'étais militant du MNC par mon père qui l'était avant moi. Mon père vendait des cartes du MNC et recrutait des membres pour ce premier parti nationaliste congolais. Quand il y eut scission du MNC en deux ailes, mon père partit avec Albert Kalonji. Donc pour Lumumba, j'étais dans les cercles susceptibles d'influencer Kalonji dans le sens qu'il souhaitait.

     CK: Alors, quelle fut la suite de cette mission ?

     AMK: J'ai vu Joseph Ngalula. Il me dira que oui il y a des divergences qui peuvent conduire à cette situation. Mais Kalonji est déjà rentré au pays et qu'il est à Elisabeth-ville avec Tshombe.

     CK: Comment avez-vous connu le président Kasa-Vubu ?

     AMK: Avec Kasa-Vubu, on s'est connu dans le cadre de mes fonctions en tant que directeur de Air Congo.

     CK: Et avec Moïse Kapenda Tshombe, vous aviez des relations ?

     AMK: Tshombe, je l'ai connu pendant que j'étais jeune à Elisabeth-ville. Beaucoup l'ignorent, Tshombe a vécu au Kasaï, à Tshilengi, à l'époque coloniale. Je le souligne dans l'un de mes livres. A Lubumbashi, j'avais un ami d'école, Malimba Paul. Il était Lunda. Tshombe était proche de cette famille. C'est par cet ami que j'ai fait la connaissance de Tshombe.

     CK: Nguza Karl-i-Bond, c'est le neveu de Tshombe ?

     AMK: Il est le neveu de Tshombe. Mais il faut préciser que ce n'est pas vraiment comme ça qu'il s'appelle. Il est né d'un père luba du Kasaï et d'une mère lunda. Son vrai nom, c'est Nguza Kalala wa Bondo. Mais pour des raisons que j'ignore, il a trafiqué son nom. Tout le monde sait que chez nous, nous sommes des patriarcats. Pour quelles raisons a-t-il choisi de plus se réclamer de sa mère, je l'ignore.

     CK: Pouvez-vous nous parler des événements et de la sécession du Sud-Kasaï ?

     AMK: Je suis allé au Kasaï avec Joseph Ngalula. Il y avait déjà des gens que je connaissais tel que Fernand Kazadi. Albert Kalonji, que je connaissais aussi, m'a mis dans son gouvernement.

     CK: Quand les soldats de l'ANC ont investi Bakwanga, nous étions petits. Vous qui étiez aux affaires, pouvez-vous nous dire les massacres de Bakwanga, qui en est l'instigateur ? Lumumba ou Mobutu ?

     AMK: C'est Mobutu.

     CK: Qu'est ce qui vous fait dire que c'est Mobutu ?

     AMK: C'est que beaucoup de gens ignorent, c'est que lorsque Tshombe a déclaré sa sécession, Mobutu est allé le voir au Katanga pour négocier avec lui afin de le convaincre de ne pas s'engager sur cette voie. Ceci afin d'éviter un conflit armé inutile. A son retour d'Elisabeth-ville, il devrait faire la même démarche pour Bakwanga. Mais il a préféré prendre les militaires de la garnison de Luluabourg et d'investir Bakwanga de la manière qu'on sait...

     CK: Mais ceux qui lui avaient demandé de faire la même démarche à Bakwanga, ce sont les politiques, donc Lumumba. On peut dire qu'il est aussi responsable de ces massacres ?

     AMK: Une fois que le forfait a été commis, on a cherché, après, de trouver des explications et des justifications. On a fait de l'habillage politique. Mobutu lui même a dit et redit quel estime il avait du pouvoir de Lumumba et de son autorité. C'est à dire qu'il considérait qu'il avait son mot à dire...

     CK: Comment avez-vous fait connaissance avec Joseph Désiré Mobutu ?

     AMK: Quand nous étions en Belgique, Jonas Mukamba était notre aîné à tous, les Kasaïens. Il était le chef de tous les Baluba de Belgique. Je le fréquentais souvent. Il habitait à cette époque à la place Flagier. Donc, c'est par notre aîné Jonas Mukamba que j'ai connu Joseph Mobutu.

     CK: Que faisait Mobutu, en Belgique, à ce moment là ?

     AMK: Mobutu était en Belgique pour faire, soi disant, un stage de journalisme. Mais en fait, il travaillait pour la sûreté belge. Il était une taupe infiltrée dans les milieux congolais. Nous l'évitions à cause de ses activités.

     CK: Vous avez fait partie du gouvernement des Commissaires Généraux. Pouvez-vous nous en parler ?

     AMK: Je suis parti à Bakwanga avec Joseph Ngalula. Lumumba était d'accord, parce qu'il comptait toujours sur moi pour faire changer Kalonji d'avis, pour qu'il ne s'engage pas avec Tshombe. A Bakwanga, Kalonji nous chargea d'une mission. Nous avons à aller en Afrique du Sud pour acheter des armes pour le Sud Kasaï. C'est ainsi que nous sommes partis pour l'Afrique du Sud. D'abord en voiture jusqu'à Salisbury, actuellement Harare. Et de Salisbury à Johannesbourg en avion. Notre chef de délégation était Bintu Raphaël. Pendant que nous étions en Afrique du Sud, il y a un officiel Sud-africain qui est venu nous voir. Il cherchait Aubert Mukendi. Je lui ai dit que c'est moi. Il me dit que Lumumba a été renversé par Mobutu. Un gouvernement de commissaires a été mis en place et que j'étais ministre de transport dans ce gouvernement. Alors à ce moment là, j'ai demandé à regagner Léoplod-ville. Je voulais rentrer par avion. Mas les autorités sud-africaines n'ont pas voulu. Elles voulaient que je rentre par le Katanga d'où j'étais venu.

     CK: Alors comment avez-vous regagné Léopold-ville ?

     AMK: J'ai pris l'avion jusqu'à Elisabeth-ville. Et à l'aéroport de la Luano, je fus humilié par Munongo Godefroid qui avait du martyr des Kasaïens et des Kasaïennes son affaire personnelle.

    CK: Comment cela s'était-il passé ?

     

    AMK: Munongo m'attendait lui même à l'aéroport. Devant tout le monde, il a exigé que je lui donne ma veste, ce que je fis. Ensuite, il a exigé que je lui donne ma chemise, mon pantalon, mes chaussures...je lui ai tout donné. Alors j'ai aussi enlevé mon slip et je le lui ai tendu. Devant tout le monde. Il est resté perplexe. Je lui ai dit: « Godefroid, n'oublies pas ce que tu es en train de faire. Mais les choses ne se finiront pas comme ça. A travers moi, c'est le Gouvernement Central que tu attaques. Mais le jour viendra... » Alors là, il me rend tous mes habits et me demande de m'habiller. Je demande à voir Kalonji avant de partir sur Léopold-ville.

     CK: C'est l'époque où Godefroid Munongo se faisait appeler « Kifuakio kia ba Kasaï » ?

     AMK: Oui. Je lui dis donc que je dois voir Kalonji avant que j'aille à Léopold-ville. Il me répond « ah bon ? Débrouilles-toi.. » J'ai pris une voiture et je suis allé voir Kalonji. J'ai fait le rapport de la mission qu'il nous avait confiée. Et je suis parti pour Léopold-ville.

     CK: Si je comprends bien, vous êtes parti en Afrique du Sud pour acheter des armes pour la sécession au Sud Kasaï. Pendant ce temps, on vous nomme ministre dans le Gouvernement Central de Léopld-ville. Il y a quand même une contradiction. Comment expliquez-vous cela ?

     AMK: Quand Mobutu a mis en place le Collège de Commissaires, nous lui avons fait savoir que nous étions d'accord de rentrer dans le giron. Mais à une condition. Il devrait cesser la lutte armée contre le Sud Kasaï. Alors Mobutu avait dit qu'il arrêtera si le Sud Kasaï cesse d'être sécessionniste. Il acceptait seulement que le Sud Kasaï soit autonome. Donc notre entrée dans le Gouvernement Central ne posait plus aucun problème.

     CK: Alors, comment s'est passée votre arrivée à Léopld-ville ?

     AMK: Je suis allé voir Mobutu au camp Kokolo. On se connaissait. Il était content qu'on ait trouvé un terrain d'entente. Mais je lui ai fait comprendre que je devais retourner en Europe pour présenter ma thèse. Ensuite, je serai libre d'accomplir mes fonctions.

     CK: Pendant le temps de votre gouvernement de commissaires généraux, qui présidait vos réunions ?

     AMK: C'était Justin Marie Bomboko qui assumait cette fonction.

     CK: Parlez-nous de la mort de Patrice Lumumba. On dit que Fernand Kazadi et Jonas Mukamba y sont mêlés...

     AMK: Nous sommes dans le Collège de Commissaires Généraux. Moi, je suis chargé des transports. Mais je tenais à présenter ma thèse de doctorat de mathématique et astrophysique à Liège. J'avais travaillé toute la nuit pour ce faire. J'étais très fatigué et je voulais m'endormir. Aux petites heures du matin. Je reçois un appel de Fernand kazadi. Il m'explique qu'avec Jonas Mukamba, nous devons partir de Léopold-ville à Bakwanga. Moi, je lui ai demandé quel était le motif de ce voyage ? Je n'étais pas averti de ce voyage et en plus, j'étais fatigué...donc je ne voyais pas l'utilité de ce voyage. Je ne savais pas que c'était pour convoyer Lumumba, Mpolo et Okito.

     CK: Donc vous étiez pressenti pour être du groupe ?

     AMK: Oui. En fait devaient être de ce voyage le commissaire général à l'intérieur Jonas Mukamaba, le commissaire général à la défence Fernand Kazadi et le commissaire général aux transports qui était moi...A 8h du matin, je me suis préparé et je suis allé chez Kazadi pour savoir où il avait voyagé. J'ai trouvé sa femme Madeleine à qui j'ai posé la question. Elle me dira qu'elle n'en savait pas plus sur le voyage de son mari. Ensuite je me suis rendu chez Mukamba. Là non plus, je n'ai rien appris de leur destination.

     CK: Alors la suite ?

     AMK: Ensuite, je suis parti à l'aéroport de N'djili. Je voulais voir le plan de vol. J'ai demandé à savoir la destination. J'ai vu que tous les blancs présents étaient gênés. Je n'ai reçu aucune information, par obstruction. J'ai demandé alors à la tour de contrôle. Aucune information. Je suis rentré chez moi. Alors je voulais savoir qui était le commandant de bord. Je suis allé voir le directeur d'Air Congo de l'époque qui était belge, Mr Yerna.

     CK: Et lors ?

     AMK: Je lui demande la destination de ce vol. Il me répondra que c'est une affaire du gouvernement. Et que je suis membre du gouvernement, je suis donc sensé savoir la destination de ce vol. Comme j'insistais, il finira par me dire qu'ils seraient partis pour Luluabourg ou Bakwanga. Or eux, ils savaient que l'avion allait partir à Lubumbashi. Alors par la tour de contrôle, j'ai appris le lendemain que l'avion était arrivé à E'ville (Lubumbashi) avec Lumumba et ses compagnons.

     CK: Avez-vous parlé de cet épisode avec Jonas Mukamba ou Fernand Kazadi ? Que vous ont-ils dit ?

     AMK: Jonas après ces événements a commencé à déprimer. Mukamba et Kazadi ne savaient pas l'objectif final de ce voyage. C'est Mobutu qui leur a fait valoir leurs responsabilités de ministres. C'était une mission qu'ils devaient exécuter. Moi-même, je devais être de cette équipe. C'est qui m'a sauvé d'avoir le sang de Patrice sur les mains, c'est le fait que j'aie travaillé toute la nuit. Et je ne pouvais pas voyager comme ça sans me reposer. Je ne savais même pas le motif de ce voyage.

     CK: Quand Mobutu, au nom des fonctions gouvernementales de Mukamba et Kazadi, avait décidé que ces commissaires généraux devaient aller au Katanga, ceux-ci savaient-ils qu'ils allaient convoyer Lumumba et ses compagnons ?

     AMK: Ils ont été mis devant le fait accompli. Eux ils ont été informés dans l'avion pour Moanda. D'ailleurs, il faut se rappeler que Lumumba et ses compagnons ont été cherchés à Thys-ville par Mobutu et Bomboko. Ce sont ces derniers qui les ont amenés jusqu'à Moanda. Mais la décision était que les 3 ministres de l'intérieur, de la défense et des transports devaient les emmener à Elisabeth-ville. Moi, c'est ma thèse, que je préparais, qui m'avait sauvé de cette histoire. La conspiration sur l'assassinat de Lumumba et de ses compagnons est un énorme complot international, bien sûr avec des relais locaux.

    CK: Parlez nous alors de la fondation de Air Congo...

     AMK: Quand j'ai quitté Formulac à Kalenda pour aller à Léopld-ville, je devais prendre le bateau à Port-Franqui, actuel Ilebo, pour atteindre Léo. Arrivé à Luluabourg, j'ai dû attendre et cela me mit en retard pour la rentrée. Alors j'ai demandé à voyager par avion. Ce qui était difficile à l'époque, à cause de la mentalité des Belges. Mais je finis quand même par prendre l'avion et en un jour, je suis arrivé à léopld-ville. Alors, je me suis dit qu'il faut qu'un jour tous les Congolais et les Congolaises puissent aussi avoir cette possibilité. Au lieu de mettre 2, 3 semaines en bateau. Voilà, ce fut la première fois que l'idée me vint à l'esprit.

     CK: Quelles sont les étapes de la concrétisation de cette idée en Air Congo ?

     AMK: A l'indépendance, j'ai appris que la Sabena était très inquiète pour ses avions et ses investissements au sol. Ils se disaient qu'avec l'indépendance, tous les Blancs vont être mis à la porte et ils avaient peur de tout perdre. Alors quand j'ai appris cela, j'ai dit au responsable de la Sabena que nous allons acheté et leur flotte et leurs bâtiments. Ce qui fut fait. Mais la compagnie n'appartenait pas totalement au Congo. La Sabena occupait un poste important dans le conseil d'administration. D'ailleurs, il y avait des tarifs que devaient honorer le gouvernement congolais pour usage des appareils d'Air Congo.

     CK: Quelle était la flotte d'Air Congo à cette époque ?

     AMK: Il y avait onze DC3; quatre DC4 et deux DC6.

     CK: Aujourd'hui, le pays n'a plus de compagnie d'aviation et Air Congo n'existe plus. En tant que pionnier, que ressentez-vous ?

     AMK: C'est une véritable catastrophe. Le désordre a commencé avec Nendaka Victor. Les premiers détournements ont commencé avec lui et Mobutu. J'ai été maintes fois jeté en prison car je m'opposais à ces comportements. Donc la situation d'aujourd'hui est un aboutissement de ces agissements condamnables.

     CK: Votre désaccord avec Mobutu date de quand ?

     AMK: J'évitais tout affrontement frontal avec Mobutu. Je savais qu'il avait un cimetière préféré pour tous ses opposants, c'était le fleuve Congo. Et dans cette exercice, Nendaka a joué aussi un grand rôle.

     Les années 1970-1980 vues avec Mukendi Aubert

     CK: Pouvez-vous nous parler de la fondation de l' UDPS ?

     AMK: Je suis tout à fait au début de l'UDPS.

     CK: Excusez-moi, comment connaissez-vous Etienne Tshisekedi ?

     AMK: Avec Etienne, on s'est connu à Lovanium-Kimuenza. Il était de la première promotion de la faculté de droit...

     CK: OK. Continuons avec la fondation de l'UDPS...

    AMK: Au début, quand Etienne est arrivé dans la vie courante, il s'était mis dans la ligne de Mobutu. Moi, je l'avais mis en garde sur ce point. Je lui avais dit qu'il fallait combattre ce régime. Alors, il me dira que c'est difficile. Mobutu a l'armée avec lui. Je lui ai répondu que cela était vrai. Mais, en dehors des titres militaires qu'il se donnait, militairement, Mobutu ne connaissait pas grand chose. Il est en train de totalement détruire le pays. C'est entre autre, à partir de ce moment que naquit l'idée de fonder un parti d'opposition à Mobutu.

     CK: C'est donc de là que naît l'UDPS ?

     AMK: Oui. Mais, moi, pour des raisons stratégiques, je n'étais pas dans les structures visibles du parti. Je suis donc parmi les fondateurs de l'UDPS. Le parti a évolué et s'est imposé comme un grand mouvement de masse. A un moment, l'UDPS est devenu un parti dirigé par 4 présidents. Je suis intervenu pour dire à Etienne qu'un corps à plusieurs têtes est un monstre. Pour des raisons d'efficacité, l'UDPS doit avoir un seul président à sa tête. Mais personnellement, Etienne ne voulait pas revenir à ce genre de direction. Mais finalement, il finit par comprendre l'intérêt de ma réflexion. J'ai fait un long chemin dans l'entourage proche d'Etienne au sein de l'UDPS. Nous avons été de plusieurs combats pour assoir le parti. Ce que tous les Congolaises et Congolais doivent savoir, c'est que quand Tshisekedi parle, il a des siècles devant lui...c'est un enjeu de vie et d'identité nationale.

     AUBERT MUKENDI ET LAURENT DESIRE KABILA.

     CK: Nous sommes dans les années '90. Comment connaissez-vous Laurent Désiré Kabila ?

     AMK:C'est Kabila qui est entré en contact avec moi dans les '70.

     CK: Kabila est dans son maquis de l'est du pays. Vous, vous êtes à Kinshasa...comment se fait ce contact ?

     AMK: Il était effectivement à l'est du pays. C'est Mpoyo que je connaissais, qui nous a mis en contact. Nous sommes dans les années '70. Et je lui avais dit que son armée ne valait rien à cette époque là.

     CK: Mais vous fûtes son premier directeur de cabinet...

     AMK: Oui, avec fonction de vice président. Mais en 1985, dans le cadre purement culturel entre luba, nous nous sommes retrouvés à Kamina. Ceci dans nos cérémonies luba des « balopo ». A partir de là, une certaine entente s'était instaurée entre moi et Kabila.

     CK: Je me souviens encore de l'instauration de l'AFDL par Gaetan Kakudji comme seul parti au Congo...

     AMK:Oui...J'avais tout de suite réagi, à la télé, pour dire que l'AFDL existera avec d'autres partis politiques concurrents. Notre peuple avait payé un lourd tribu pour le multipartisme...Alors Kakudji m'a envoyé un message comme quoi si je continuais comme ça, il dira à son frère de président de me chasser. Je lui avais répondu de se calmer et lui ai fait comprendre qu'il n'était pas plus frère à Kabila que moi...

     CK: Qu'est qui vous a séparé avec Laurent Désiré Kabila ?

     AMK: Au moment de prendre le pouvoir, la répartition du pouvoir avec Laurent Désiré Kabila avait donné lieu à toute sorte de marchandage. Mes prises de positions lors de ces discussions ne plurent pas à tout le monde. Ceux qui furent éloignés de certains postes qu'ils convoitaient ont nourri une grosse rancune contre moi. L'entourage du président Kabila, parmi nos amis de longue date, entre nous luba, me fit une guerre féroce. Quand nous sommes partis à Kananga avec le président, je fus empoisonné. Suite à cet acte, j'ai vu le président Kabila et je me suis retiré. J'ai décidé de revenir à ma vie civile.

     CK: Pouvez-vous nous expliquer ce dilemme-paramètre ruandais-ougandais autour de Kabila Laurent ?

     AMK: Les Ruandais, les Ougandais cherchaient à contrôler Laurent Kabila. Ils voulaient que le Congo soit leur colonie. Cela au travers des accords signés à Lemera avec Laurent Kabila. Et Laurent ne voulait plus entendre parler de ces accords. Le Congo ne lui appartient pas. Il est au Congolais et Congolaises.

     CK: Qu'est ce qui n'a pas fonctionné entre Laurent Désiré Kabila et Etienne Tshisekedi wa Mulumba ?

     AMK: J'ai servi d'intermédiaire entre les deux. Etienne qui avait mené un combat politique basé sur le peuple voulait s'en remettre à la volonté du souverain premier, le peuple congolais. Et j'avais rappelé à Etienne, qu'à un moment, nous avions la certitude que le successeur à Mobutu doit sortir d'une victoire militaire...C'est sur cette conception d'un pouvoir émanant d'une victoire militaire et d'un pouvoir qui devait venir du peuple qu'ils ne se sont pas entendus.

     CK: L'actuel président du Congo, Joseph Kabila, est-il fils de Laurent Kabila ?

     AMK: NON. Il n'est pas plus fils de Laurent que vous...Il faut savoir que chez nous, quand on avait des fonctions importantes, il y avait des femmes, pour profiter de ce statut, qui nous collaient des enfants...Quand le père de Yacynthe Hippolyte Kanambe est mort, Laurent Désiré Kabila a pris en charge les enfants de son compagnon de maquis. Il l'a fait pour d'autres aussi. Donc « Joseph Kabila » est Yacynthe Kanambe, fils de Mr Kanambe, compagnon de Laurent Désiré Kabila dans le maquis.

     Questions en vrac...

     CK: En tant qu'intellectuel, quel bilan faites- vous des 50 ans d'indépendance du Congo ?

     AMK: Le bilan est pénible. Le pays n'a pas avancé...Du temps de Lumumba, nous avons fait un pays indépendant. Même du temps de Mobutu. Nous nous sommes débarrassés de la Belgique. L'indépendance n'est pas à renier sur ce plan là. Le déclin de notre pouvoir a commencé aussi avec la fin du président Kasa-Vubu.

     CK: D'après vous, qui sont le plus à condamner ? Les politiciens des années '60 ou les intellectuels formés après 1960 ?

     AMK: En 1960, les gens ont essayé de survivre avec les conditions qui leur avaient été imposées à ce moment là. D'où d'ailleurs le fameux article 15: débrouillez-vous...Quand aux intellectuels formés après l'indépendance, leur responsabilité se trouve dans le fait qu'ils ont copiés et servis docilement le mobutisme. L'exemple phare du mobutisme qu'ils ont bien appliqué est connu: « boyiba moke moke.. »

     CK: Pourquoi la RDC manque-t-elle de leaders actuellement ?

    AMK: C'est simple, toute une génération a mis tout son brio à être servile à Mobutu. A partir de cette moule unique, il était difficile de faire émerger une élite capable de penser et de réfléchir autrement.

     CK: Que préconisez-vous pour que la RDC décolle enfin ?

     AMK: La première chose, nous devons redevenir un pays des Congolaises et de Congolais. Nous devons, absolument, nous réapproprier notre pays. Alors à partir de ce moment là, nous pouvons définir notre décollage.

     CK: Quelle critique pouvez-vous adresser aux politiciens kasaïens ? Depuis l'indépendance jusqu'à ce jour...

     AMK: Les politiciens kasaïens n'ont pas été conséquents avec eux-mêmes. Les Kasaïens étaient un des piliers majeurs au Katanga. Sans grand effort, ils ont laissé détruire le Katanga.

     CK: Quel est votre avis sur la décentralisation actuelle du pays, en tenant compte de la situation antérieure des 21 provinces ?

     AMK: Actuellement on veut nous faire imiter la situation du Ruanda. Ceci en créant plusieurs petites provinces de manière à réduire le Congo à la taille du Ruanda.

     CK: Quel message adressez-vous à la jeunesse congolaise en pleine commémoration des 50 ans d'indépendance ?

     AMK: La priorité doit être de récupérer notre pays. Il faut se réveiller et reprendre possession du pays de nos ancêtres.

     CK. En tant qu'astrophysicien quelle est la signification du chiffre 5 et partant du cinquantenaire?

    AMK: 

    - Le chiffre "1": c'est le sens de ce qui est à l'intérieur d'une personne.

    - Le chiffre "2": c'est un chiffre relatif au corps humain.

    Le chiffre "3": c'est un chiffre lié à la purification. Il est la liaison de "tamiser" ou filtrer. Il est aussi lier au don dans le sens d'éjaculer pour féconder.

    - Le chiffre "4": c'est un chiffre lié à la relation de fécondité de la femme. Il est lié à l'accouchement.

    - Le chiffre "5": c'est un chiffre lié au "paraïtre". Il évoque aussi le fait de se répandre à l'extérieur, donc se faire voir.

    Quant au sens à donner aux 50 ans d'indépendance, il faut l'extrapoler dans le sens du chiffre "5".